Table ronde

Table ronde

Trop-plein : débordements littéraires

7 décembre 2020 – Zoom

Légende :
Alain Farah – AF

Florence Falgueyret – FF
Francis Desruisseaux – FD
Gabriel Proulx – GP
Miruna Tarcau – MT

 ***

AF         Bonjour à tous et à toutes, bienvenue à cette table ronde, qui était prévue le 4 avril dernier, dans « l’ancien monde ». C’est une joie de vous retrouver et de voir certains visages que je n’ai pas vu depuis très longtemps. C’est une grande joie pour moi de jouer ce rôle de passeur de parole. J’ai l’impression qu’on pourrait commencer par une présentation des participant∙e∙s. Je vous invite, si vous le voulez bien Florence, Gabriel, Francis et Miruna, à prendre quelques minutes pour vous présenter, pour nous présenter vos parcours, vos occupations, vos projets du moment.

FF          Bonjour tout le monde, et merci à l’Université McGill d’organiser ça, j’ai hâte de voir ce que ça va donner comme discussion. Mon nom est Florence Falgueyret, j’ai été étudiante à l’Université McGill où j’ai complété une maîtrise en 2020, au début de la pandémie. En parallèle, j’ai une maison d’édition qui s’appelle Les éditions de la maison en feu, qui a été fondée en 2018 sous le nom des Éditeurs en feu; nous avons huit livres à notre actif. Notre plus récent est Éventrer le bois d’Émilie Pedneault, un recueil de poésie. Pendant la pandémie, nous avons fait un triple lancement de nos plus récents livres : Grand huit d’Ève Landry, Bouche à bouche de l’ordinaire de David Fiore Laroche, et Température pièce de Sophie Marcotte. Je vous présente aussi mon chouchou, quoiqu’ils soient tous mes chouchous : un recueil de poésie d’Hugo Bourcier intitulé Nous serons tous guéris. Voilà mon parcours!

FD         Bonjour tout le monde, je m’appelle Francis Desruisseaux. Merci de l’invitation, c’est super apprécié. Pour ceux et celles qui ne le savent pas, je suis étudiant à la maîtrise ici au DLTC depuis maintenant deux ans. Je complète également une concentration en Gender and Women’s Studies. Je travaille aussi en tant qu’adjoint à la coordination au Centre de recherche interuniversitaire sur la littérature et la culture québécoise (CRILCQ), dans les bureaux de l’UQAM. Je rédige un mémoire en recherche-création qui porte surtout sur le genre de l’auto-théorie et sur l’excès à travers l’imaginaire du corps dans des textes de Paul B. Preciado, ce qui explique un peu ma présence ici aujourd’hui. Ce qu’on va appeler aujourd’hui des « débordements littéraires » résonne beaucoup avec cette pratique auto-théorique de Preciado et se retrouve dans ma propre pratique d’écriture, où je tente de faire déborder la théorie, déborder le corps. Finalement, je travaille sur plusieurs projets en ce moment, un article sur Nelly Arcan qui sera publié l’an prochain dans un ouvrage collectif et une série de courts-métrages expérimentaux qui sont en construction présentement.

GP        Gabriel Proulx, je suis étudiant au doctorat en études littéraires, poète et traducteur littéraire. Je suis l’auteur du recueil Les cœurs de pomme et leur syntaxe, publié chez Triptyque l’an dernier, en 2019. Mon deuxième recueil Nos photosynthèses est à paraître en mars chez Les poètes de brousse. Mes recherches portent principalement sur la littérature française contemporaine et le modernisme anglo-saxon, ainsi que sur les questions d’influences entre auteurs. Ce qui m’occupe le plus en ce moment, c’est la thèse – je suis supposément en rédaction – et Nos photosynthèses, dont on devrait avoir la forme finale bientôt, pour l’envoyer à l’imprimeur au début de 2021.

MT        Quant à moi, j’ai fait mes études à McGill d’abord pour le baccalauréat, puis je suis revenue pour le doctorat après avoir fait une maîtrise à l’Université de Strasbourg et à l’Université de Bologne. J’ai fait ma thèse dirigée par Diane Desrosiers sur la réception de la Renaissance à l’époque contemporaine. J’étudiais notamment les figures marginales dans les romans historiques situés au XVIe siècle, ainsi que les représentations de l’idée de Renaissance et comment elle s’est conceptualisée. J’ai terminé en 2019 et je travaille depuis sur l’écopoétique. Je suis aussi au CRILCQ et en collaboration avec un centre de recherche de l’université de Gand en Belgique, « Littérature, Nature et Écologie ». Je travaille sur les représentations de la nature dans la littérature française contemporaine, mais aussi québécoise, suisse et belge. Parallèlement, je suis aussi éditrice [et directrice littéraire] aux éditions Hashtag depuis 2018. J’y ai publié mon livre L’apprentissage du silence à ce moment. Depuis, nous avons publié 17 livres : nous avons des collections de recueils de poésie, de romans et d’essais. Je travaille aussi à L’Esprit libre, un média indépendant, depuis 2014. C’est depuis devenu une maison d’édition : ils publient surtout des recueils, des enquêtes, des témoignages, etc. Je vais faire ma première traduction d’un recueil d’essais féministes, Vilaines femmes, en collaboration avec Felicia Mihali, la directrice générale de Hashtag. Le recueil devrait paraître en 2021. Je dirige également une publication avec L’Esprit libre, « Imaginaire écologique », qui va paraître ce mois-ci.

AF         Merci à tous les quatre. Quand on a pensé à ce qu’on pouvait faire pour cette rencontre, qui marquait la fin du colloque Trop-plein : débordements littéraires, on avait envie d’aller du côté de ce qui déborde, de la seule étude plus traditionnelle de la littérature. Je me réfère à l’appel à communications :

« L’excès en littérature est un enjeu de toutes les époques. Des imposants cycles en prose du XIIIe siècle à la Comédie humaine, du carnavalesque au décadentisme, le trop se conçoit tant au niveau quantitatif que qualitatif. Le surplus s’observe aussi sur le plan de la production : l’industrialisation et la démultiplication des publications imprimées qui émergent au XIXe siècle culminent aujourd’hui, alors que l’accessibilité et la surproduction littéraires sont devenues choses communes. Dans ce contexte, comment peut-on appréhender et trier un corpus à la croissance exponentielle ? »

Il y avait donc cette question posée dès l’appel à communications et je trouverais cela intéressant qu’on parte de là, du fait que vous êtes tous et toutes les quatre dans des pratiques qui excèdent une seule assignation. J’ai entendu parler de poésie, de romans, d’édition, de direction littéraire, de traduction, de recherche, de cinéma expérimental… On est donc dans cette idée qu’on fait plus d’une chose, et ce serait un premier aspect à aborder ; où tracer la ligne entre ce qu’on fait et ce qu’on veut faire, et ce qui apparaît comme une sorte d’excès, ce qui est too much. Ça peut être du point de vue de l’atelier, de la pratique, ou bien au sujet des concepts de censure et de liberté d’expression, dont on a beaucoup parlé dans les derniers mois, de politically correct, de cancel culture, etc. J’aurais donc envie de vous interpeller sur ces deux questions, d’abord du point de vue pratique. Est-ce que je suis capable ou incapable de faire quelque chose, et où est la ligne à tracer au niveau thématique, éthique ou autre?

MT        La première pensée qui m’est venue en lisant cet appel pour le colloque était que l’excès est souvent une question de point de vue et que le consensus est en train de changer, dans la société, sur ce qui constitue la norme du politically correct et sur notre rapport à l’histoire et au passé, rapport qui devient de plus en plus présentiste. Mon point de vue est qu’il a toujours été présentiste. Il l’était au XIXe siècle, il l’est encore aujourd’hui; c’est le présent qui change. On est vraiment dans un changement de paradigme au niveau des normes, et je me sens privilégiée de faire partie de la conversation (tant comme éditrice que comme chercheuse), de faire partie de cet univers, d’avoir une voix et de pouvoir exprimer mon point de vue.  Ce n’est pas le cas de tout le monde et ce qu’on constate, c’est qu’il y a vraiment des polarisations qui sont très visibles sur les réseaux sociaux. C’est très facile d’y observer cette polarisation par rapport à certaines thématiques, et je ne sais pas trop où je m’y situe personnellement. Le too much, je le ressens surtout dans mon exposition, sur les réseaux sociaux, à des publications qui sont de trop, qui sont spontanées. C’est cette nécessité d’avoir une présence en ligne pour exister dans la communauté littéraire, d’être toujours branché∙e, et c’est encore plus flagrant depuis le début de la pandémie parce que tout se fait en ligne. J’ai l’impression que si on n’a pas cette présence à travers des publications constantes, on cesse d’exister. Ça, c’est too much.

              Il y a aussi le too much de la culture académique, le « publish or perish » dont on parle depuis toujours. J’ai l’impression que c’est une course qui n’a pas de fin, et dont on n’est pas prêt de voir la fin parce que plus on forme des candidat∙e∙s qui sont hautement qualifié∙e∙s, plus la course va être intense, plus ces candidat∙e∙s vont être porté∙e∙s à publier un peu plus que la moyenne pour être sélectionné∙e∙s pour des postes. Ça, je l’ai vu surtout au post-doctorat. On le constate dans mon centre de recherche à Gand : tout le monde est sur le bord de la crise de nerfs, nous l’étions même avant la pandémie. Maintenant, puisque tout est virtuel, je ne peux même pas imaginer. Lorsque je m’y rendais, en présentiel, le too much était là ; on la voyait, cette pression de publier toujours plus.

AF         Merci, Miruna. C’est intéressant, car la question qui semble sous-jacente à votre intervention, c’est celle de la temporalité. Vous parlez du présentisme. Cette exposition de tous et chacun sur les réseaux sociaux, ça implique de vivre quelque chose puis de l’écrire, de le publier presque en temps réel, alors que dans le monde académique, tout se fait dans la durée, dans le mûrissement et la méditation; ça échappe à la spontanéité. Il y a deux discours qui me semblent assez étrangers l’un à l’autre, mais qui trouvent le too much comme dénominateur commun. Gabriel, qu’est-ce que cette situation évoque pour vous?

GP        Je trouve intéressant le symptôme de la culture de la chronique, alors que dans le milieu universitaire, c’est complètement étranger à notre pratique. Un article de dix pages, on a travaillé dessus durant des mois, on a attendu parfois un an pour avoir une réponse et des retours, alors que là, la réaction est exigée sur le champ. C’est un danger qui vient avec les réseaux sociaux; ça a toujours été un peu naturel pour les intellectuel∙le∙s et les artistes de s’exprimer sur certaines questions politiques, sociales, etc. En revanche, à l’époque, ça paraissait dans les journaux imprimés, donc on avait le temps de réfléchir et de se poser. Maintenant, on peut devoir réagir à tel vidéo ou à tel article à onze heures du soir. Ça fait partie du jeu, mais le danger, c’est que nos réactions à vif ont plus de chances de contenir des contradictions, des déclarations qu’on peut regretter plus tard. Ça participe de cette culture du jugement d’idées sur-le-champ ; cette réaction aux médias et aux questions sociales, elle est écrite sur-le-champ, mais elle est aussi lue sur-le-champ.

              Ce qui m’a fait tiquer, c’est l’idée de censure parce que je crois qu’elle a été renversée dernièrement. On la voit plus appliquée à la critique des médias de masse, des chroniqueur∙euse∙s, des auteur∙e∙s connu∙e∙s, etc. Avant, c’étaient les gens plus marginalisés qui se trouvaient censurés, mais là on essaie de renverser, comme si c’était plutôt ceux qui critiquent, ceux qui ont une plateforme, qui sont dans la censure. Je pense qu’on parlerait plutôt d’une responsabilisation des auteur∙e∙s, et ça je trouve que c’est vraiment dans un présent immédiat. Pendant très longtemps, la littérature était vue comme un discours à part, on séparait l’œuvre de l’homme (on remarquera que c’était l’homme, et jamais la femme) et je crois que c’est en train de changer. C’est une excellente chose : cette critique nous dit que la littérature et la lecture ont un pouvoir réel sur les gens, mais il faut accepter le fait que ce pouvoir peut avoir des effets positifs et négatifs. Il y a une certaine responsabilité qui vient avec l’acte d’écrire, que ce soit en tant que poète ou que romancier∙ère, selon laquelle on ne peut pas simplement reconduire des discours violents, des discours qui vont à l’encontre des luttes sociales, en pensant ne pas être imputable. Cette cancel culture qui est d’actualité, je trouve qu’elle n’existe pas, que c’est une invention. Prenons un exemple parmi les plus flagrants des derniers mois, soit l’affaire J.K. Rowling : elle a encore des millions d’abonnés Twitter, ses livres se vendent encore énormément, elle fait beaucoup d’argent, elle a une plateforme… On ne peut pas réellement parler de cancel culture, je pense que c’est seulement une façon d’éviter la critique. C’est pour ça que je trouve important d’en parler, de conserver ce débat de notre côté, nous les créateurs. On doit toujours garder en tête qu’on a une responsabilité face à nos lecteurs et à la société lorsqu’on écrit quelque chose et qu’on le publie.

AF         Ce qui est intéressant, c’est que l’argument du too much est nécessairement teinté. On peut trouver que c’est too much par rapport à la prétendue censure, ou too much dès qu’il y a la manifestation d’un sujet sensible ; l’excès y est de tous les côtés. Francis, qu’est-ce que ça évoquait chez vous, ces questions de débordements?

FD         J’allais dans une direction similaire à celle de Gabriel par rapport à la notion de responsabilité. Quand je pense à tracer la ligne de ce qui est écrivable et de ce qui ne l’est pas, je la trouve parfois dangereuse, cette ligne, lorsqu’elle est stricte et qu’elle divise d’un côté cette idée de « canceller », d’annuler, et de l’autre d’accepter socialement ce qui est dit. Prendre responsabilité, c’est aussi comprendre son propre positionnement social dans l’industrie littéraire ou en tant qu’individu. Je pense que tout se dit, tout s’écrit, mais ça dépend de quelle position ça provient. L’écriture d’un viol en littérature a été fait avec quelle intention, a été fait de quelle perspective? Est-ce que Virginie Despentes, qui écrit un épisode de viol dans King Kong Theory, se lit de la même manière que si j’écrivais une scène de viol d’une perspective d’homme? S’il n’y a pas de ligne qui peut être tracée spécifiquement pour ce qui peut être fait ou pas, c’est que c’est constamment en train d’être redéfini selon les perspectives. Je suis aussi d’accord avec Miruna : on voit qu’il se passe quelque chose présentement, on se pose des questions sur ce qui définit la censure. En bout de ligne, je reviens toujours à cette idée de responsabilité individuelle quant aux pratiques des arts.

AF         Ce qui est intéressant, c’est que la question de la responsabilité que vous évoquez, Gabriel et Francis, pourrait être entendue comme une forme de mesure. Comme si c’était un moment de recul pour être en mesure de décider si on est dans l’excès ou non, qu’on n’est pas juste dans le pur symptôme. Il y a quelque chose qui me semble impliquer une forme, au moins, comparativement à ce qui peut déborder, de ce qui peut être too much. Je me demande si, quand on dit ça, on n’est pas en train de dire que ça n’a pas de forme, que ça va dans tous les sens, alors que la responsabilité dont vous parlez consiste à prendre un temps d’arrêt, à exercer une forme de pensée par rapport à ces phénomènes et de s’engager dans l’excès en connaissance de cause, plutôt que de fantasmer et de croire qu’il n’y a plus rien qui vaille. Florence, comment aviez-vous reçu cette invitation autour du trop-plein?

FF          Je voulais d’abord ajouter quelque chose à ce que disaient Miruna et Francis au sujet de la redéfinition des limites. J’ai une expérience de la littérature qui est surtout en rapport avec les réseaux sociaux. Le milieu littéraire est présent sur ces réseaux, il y a beaucoup de discussions qui partent de là, qui se déroulent là, on pensera au débat récent autour de l’ALQ et de Mathieu Bock-Côté. Je suis complètement d’accord avec Miruna sur le fait qu’il y a un changement de paradigme en ce moment, et ce changement se fait sur les réseaux sociaux. Je crois que c’est important, mais il faut souligner le paradoxe que ça amène : tout le monde peut s’exprimer instantanément, mais tout le monde est aussi isolé dans sa propre bulle, dans sa communauté. Ça ne permet pas d’échanger des idées. C’est contradictoire, comme situation, et je ne sais pas comment on pourra régler le problème, mais ce cas de l’ALQ est un excellent exemple. Il y a des personnes qui ont pu émettre des critiques envers François Legault, tout le monde pouvait s’exprimer, mais ensuite les camps se sont polarisés et on n’a pas pu créer de réel discours ni échanger des opinions sainement. Ce que je me pose comme question, c’est comment nous pourrions remédier à ça.

AF         Merci de ramener ça à la question du milieu. J’allais lancer la question depuis les pratiques individuelles parce que mon idée était que vous aviez des pratiques qui débordaient le seul objet littéraire, ou bien que vous lui donniez toutes sortes de forme. On peut revenir à cette question : y a-t-il une ligne à tracer? Est-ce qu’on doit se dire « ça, c’est too much » ou « ça, ça ne va pas » ? J’entends un appel à la mesure, à la responsabilité, donc il me semble qu’il y a à prendre conscience de ce changement de paradigme, mais peut-on penser que ça devient contre-intuitif pour la littérature qu’on trace une ligne? Ou si ce n’est pas pour la littérature elle-même, peut-être pour son milieu? Peut-être que la confusion entre les deux complique les choses, mais voilà la question rapide : est-ce même souhaitable qu’il y ait une ligne entre ce qui est « trop » et ce qui ne l’est pas?

MT        Je crois que c’est toujours une question de pouvoir. Quand on se trouve dans une position de pouvoir, où on décide ce qu’on peut publier ou non, ou ce qu’on peut dire ou ne pas dire, c’est très dangereux de tracer des lignes absolues. On tomberait alors facilement dans des situations absurdes, des cas par cas où l’absolu ne s’appliquerait pas, et la littérature, à mon avis, c’est toujours une question de cas individuels. Quand on parle d’une œuvre, ça doit être analysé avec un esprit capable de regarder la production [artistique] en soi et le milieu pour ensuite la comparer à d’autres œuvres. À mon avis, les valeurs, c’est très dangereux de tenter de les légiférer du haut vers le bas, en se plaçant dans une situation de pouvoir et en disant : « voici quelle sera la ligne, voici dans quels cas elle s’appliquera ». Dans le cas de la propriété intellectuelle, bien sûr des règles doivent être mises en place, mais dans ces cas c’est un jury qui examine les cas. Je crois que c’est important qu’on se garde cette possibilité, cet espace-là pour regarder les productions, les œuvres, les discours individuels, et ne pas penser immédiatement à l’absolu, à l’abstrait et à la théorie, se permettre d’analyser les discours pour ce qu’ils sont.

AF         Intéressant. Est-ce que ça suscite des réactions chez les autres?

GP         J’aurais tendance à dire comme Francis, je crois qu’il faut toujours regarder l’origine du discours. Deux écrits similaires peuvent ne pas avoir le même poids selon qui les écrit et dans quel contexte. Des lignes claires ne peuvent donc pas être tracées parce qu’on aurait plutôt tendance à censurer des textes qui parlent de tel ou tel thème, et ce n’est pas souhaitable. En plus, ce ne serait pas très efficace, parce qu’on pourrait se retrouver à interdire à des personnes racisées de parler de leurs expériences avec le racisme, à des femmes de leur expériences de sexisme… Ce serait un non-sens. Je pense qu’il y a une façon de s’assurer, surtout quand on a du pouvoir dans le milieu en tant qu’éditeur ou éditrice, que ces discours-là viennent de personnes qui, en un sens, ont le « droit » d’en parler de façon efficace, de façon à critiquer les discours violents et à ne pas les reconduire en répétant ce qu’on entend depuis toujours des hommes blancs cis.

FD         Pour renchérir là-dessus : il faut que cette ligne soit pointillée, semi-tracée. J’ai l’impression qu’il y a beaucoup d’ego en jeu dans cette question. Quand je parle de positionnement social… Je suis le premier à devoir me checker parfois quand j’écris, mais ce n’est pas une mauvaise chose en soi. Il y a certaines identités qui devraient avoir le droit de dire certaines choses que je n’ai présentement pas le droit d’écrire. Pour ce qui est de la ligne, est-ce qu’on devrait vraiment créer un protocole spécifique pour ce qui peut être dit ou non? Non, je n’y crois pas. L’art devrait-il être un safe space? La notion de safe space elle-même peut être problématique, mais je crois qu’on peut tout de même en arriver à un certain consensus sur ce que sont nos normes et pratiques sociales présentement, même dans une société qui est constamment en changement. Si on regarde les dernières années, même une à la fois, on peut voir ce qui a évolué au niveau de notre rapport au langage, par exemple. Ça va continuer de changer, aussi, mais est-ce que c’est souhaitable de tracer une ligne? Pointillée, je dis.

AF         C’est une image très forte, car elle dit toute la nuance et toute la mesure de dessiner une forme mais de ne pas en être prisonnier.

FF          J’essayais, justement, de trouver le mot juste, je trouve que c’est une bonne image, le pointillé. Je veux seulement ajouter, et ça rejoint ce que Gabriel mentionnait, que nous sommes habitué∙e∙s, en tant qu’universitaires, à réfléchir longtemps à tout ce qu’on va dire. En revanche, je crois que c’est important, et encore plus dans le contexte actuel, de revoir nos limites personnelles, de se demande : « Qu’est-ce que j’ai le droit de dire? Qu’est-ce que je pense que j’ai le droit de dire? » Il faut être intelligent par rapport à ça, il faut d’abord avoir une réelle réflexion sur nos limites et nos rapports de pouvoir avec les autres. Il n’y a que nous qui puissions réellement voir nos réalités et dire ce qu’on a à dire. On en est les seul∙e∙s responsables et c’est donc important de ramener ça à soi.

AF         Jusqu’à maintenant, on a abordé des questions d’ordre plus général, qui avaient à voir avec la littérature et le milieu. J’aimerais donc qu’on se rapproche un peu plus de vos pratiques, dans ce contexte qui est lui-même too much, celui d’une pandémie mondiale qui a maintenant tué plus d’un million de personnes. On se rencontre maintenant derrière nos écrans, par l’entremise de plateformes virtuelles qui sont notre quotidien depuis plus de neuf mois. Ça veut dire quoi, Florence, faire de l’édition à distance, ou Francis, de tourner des films sans se toucher? Gabriel et Miruna, ça veut dire quoi de faire ses recherches sans occuper les lieux? Ce virage numérique, quel impact a-t-il eu sur vos chantiers individuels, vos pratiques?

GP         Pour le côté recherche, c’est épouvantable : l’accès aux ressources est très difficile. C’est bon dans la mesure où, même si on va en souffrir un moment, ça va faire comprendre aux bibliothèques, aux universités et aux éditeurs que c’est important de rendre les ressources plus accessibles, et ce pas seulement pour les recherches académiques. Je crois aussi qu’on réalise que beaucoup de nos déplacements auraient pu être virtuels. Il faut dire que je suis privilégié, j’ai une voiture, je n’ai pas d’handicap physique, mais on voit que c’est célébré, cette facilité de participation et d’accès aux ressources sans déplacement.

              Du côté de l’écriture, ça ne change honnêtement pas grand-chose pour moi, mon expérience du milieu littéraire se faisait déjà pas mal à distance. On envoie un manuscrit, on organise un appel en ligne, on échange des courriels… Finalement, en tant qu’éditeur (je co-édite la revue de poésie PØST, qui est en ligne), je pense qu’Internet et les réseaux sociaux nous facilitent la vie. Le milieu de l’édition est assez difficile à naviguer d’un point de vue financier : se faire imprimer, trouver des gens pour éditer ou faire la mise en page, etc. La revue PØST n’aurait pas existé sans Internet. Je n’imagine même pas avoir à chercher du financement et des équipes de travail de manière plus « traditionnelle ». Il y a donc ce côté « do it yourself » que j’aime bien avec Internet et qui commence à avoir des répercussions sur notre compréhension de la littérature. Il y a un certain intérêt, du moins un intérêt grandissant, pour la création en ligne et tout ce qui est propre à celle-ci : les œuvres qu’on peut modifier rétroactivement, par exemple. Ça a un certain avantage, il y a un aspect moins « figé » qui m’intéresse beaucoup.

FF          Notre maison d’édition a énormément recours aux réseaux sociaux pour faire de la publicité et rejoindre notre lectorat, notamment avec nos communautés Facebook et Instagram. C’est important de mentionner qu’on n’est pas distribués. On n’est pas dans les librairies, on ne fait que des ventes en ligne, donc la pandémie n’a pas changé grand-chose : on reçoit une commande, on la prépare, on l’envoie. Personne n’a besoin de sortir de chez soi pour que ça fonctionne. Cependant, il y a tout un aspect de l’édition qui relève plutôt de la « littérature vivante », de l’événementiel, et maintenant qu’on l’a perdu, ça a des répercussions négatives, c’est terrible. Je pense aux éditions de L’Écrou, qui ont décidé de ne pas publier en ce moment. C’est une maison d’édition qui se fie beaucoup aux gros événements littéraires, où les gens vont écouter des lectures et y achètent les livres. Ça a complètement disparu, et je crois que ça fait très mal au milieu du livre. Ça nous fait mal aussi, car on comptait beaucoup sur les lancements collectifs, on se faisait découvrir par l’événementiel.

AF         C’est intéressant, car Gabriel nous parlait des conditions de production, c’est-à-dire moins avoir à se déplacer, avoir accès à des véhicules de savoir et de diffusion, tous des avantages, mais vous nous rappelez, Florence, tout ce qui relève de la communauté, des échanges, du milieu, qui vit plus difficilement cette vie confinée. Francis, de votre côté, est-ce qu’il était déjà entrepris, le virage numérique?

FD         Ma pratique était déjà amplement liée au numérique, le changement a donc été plus ou moins drastique, moins ressenti. En fait, je l’ai senti d’une manière un peu différente ; dans mon écriture, je consomme énormément d’images, que ce soit du cinéma ou des recherches sur le travail du sexe, de la pornographie, etc. Je passe beaucoup de temps devant mon ordinateur, et maintenant je suis en télétravail donc toutes sortes de choses, comme des rencontres Zoom, s’ajoutent à cela. Ce que ça a provoqué, c’est un effet de retour aux sources non technologiques, si on peut dire. Avant, je passais énormément de temps à faire des recherches vidéo en ligne, alors que depuis plusieurs mois – on parlait de courts-métrages plus tôt –, je me promène dans la ville avec mon appareil et mon petit caméscope. Il y a comme un retour au corps physique plutôt qu’au corps virtuel. Je remarque une diminution de ma présence active sur les réseaux sociaux et un retour vers l’écriture manuscrite.

              Je sors un peu de ma pratique : je suis co-chercheur sur un projet de recensement des initiatives culturelles liées à la COVID-19, et on en recense un nombre vraiment important depuis les quelques derniers mois, presque 2000. Ce sont plusieurs organismes de partout au Québec qui tentent de prendre part à ce qu’on pourrait presque appeler un « mouvement COVID ». On cherche constamment à être surexposé∙e∙s sur différentes plateformes en ligne pour ne pas disparaître, justement. Malheureusement, ça crée un surplus et on a tendance à moins se faire remarquer. On voit par exemple des colloques où beaucoup moins de personnes vont participer qu’à l’habitude, mais le nombre d’initiatives qui sont apparues n’en est pas moins intéressant.

AF         Ça revient à la mesure, justement, car il y avait un excès de temps d’écran, de présence virtuelle dans toutes les sphères de la vie qui, après un moment, demandent un recul. Miruna, votre pratique était-elle déjà très numérique?

MT        Je dirais qu’elle l’était, oui, au sens où mes dialogues avec mes collègues de recherche à Gand et au CRILQ se faisaient généralement en ligne, puisque je ne pouvais pas être aux deux endroits en même temps. Avec les éditions Hashtag, je continuais mon activité éditoriale depuis la Belgique. Ça continue de se faire en ligne, donc ça n’a pas trop changé, mais j’ai quand même vécu le virage numérique comme une expérience aliénante. C’est au niveau de la temporalité que les choses ont changé. J’avais évoqué la temporalité de la production littéraire un peu plus tôt en comparant réseaux sociaux et travail académique ; j’ai l’impression que puisque tout se fait depuis chez soi, il y a une prolifération d’événements et de rencontres. Après tout, on n’a plus besoin de prendre en compte où on se trouve dans le monde, combien de temps est nécessaire pour se déplacer, etc. Il y a cinq minutes j’étais dans un séminaire en Belgique, et là je viens de me connecter à cette table ronde de McGill, à Montréal. C’est très caractéristique de ce qui se passe depuis le virage numérique : le corps n’existe plus, et ça se voit dans mon écriture. Je travaille sur un projet de création littéraire sur l’intelligence artificielle, et c’est une écriture extrêmement corporelle. Ce n’est que depuis le virage virtuel que j’ai découvert l’importance du corps et des sens, par l’absence de stimulation sensorielle que ça a entraîné.

AF         La question du corps, Francis l’évoquait aussi : le corps a besoin de se déplacer physiquement, de s’engager dans un autre pratique qui implique une autre posture, de sortir de l’espace de l’appartement, etc. C’est intéressant de voir que ça se déplace vers la question du traitement thématique et de ce qui surgit au cœur de ce que l’écriture a envie d’aborder. J’aimerais maintenant entendre cette communauté qui s’est déplacée aujourd’hui pour écouter nos quatre intervenant∙e∙s. Je passe donc la parole au public.

Isabelle Daunais         Ma question me vient de ce que Miruna a dit, mais elle s’adresse à vous tous. Vous avez parlé avec raison du « publish or perish », de cette course à la production qui vient du fait que plus il y a de jeunes chercheur∙e∙s, plus on produit. En même temps, je ne peux m’empêcher d’avoir été frappée, lors de cette table ronde, de voir que deux d’entre vous sont éditrices. Vous faites de la création et vous avez bâti des maisons d’édition. Est-ce qu’il n’y a pas là aussi une forme de course? Ce n’est vraiment pas le sens de ma question que de dire qu’il y a trop de livres! Il y a une sorte de mécanique qui va avec la plus grande facilité d’éditer par le biais de l’électronique. Il y a le risque de ce « publish or perish » qu’on est prêts à condamner dans le milieu académique, mais est-ce qu’on serait prêt à le condamner dans le milieu de la création? Parce qu’il s’applique là aussi : le besoin de toujours être sur les réseaux sociaux, de toujours intervenir si on veut rester dans le paysage, le fait que c’est relativement plus facile qu’avant de créer une maison d’édition, du moins par rapport aux frais… Est-ce qu’il n’y a pas là aussi une forme de débordement comme on l’admet dans le milieu de la recherche universitaire?

MT        Ma réponse serait d’expliquer d’où est née l’idée de cette maison d’édition et de sa ligne éditoriale. Ça venait vraiment d’une volonté d’introduire une plus grande diversité dans le paysage éditorial montréalais et québécois, en se concentrant davantage sur des voix qui y sont sous-représentées. J’ai travaillé sur le concept de marginalité dans le cadre de ma thèse et ça s’est traduit dans la manière dont on a pensé la ligne éditoriale de Hashtag. On le voit de plus en plus de la part des petites maisons d’édition, cet intérêt pour les marges. J’ai aussi constaté qu’il y a quelque chose de mécanique, une sorte d’engrenage : une fois qu’on est lancé, ça devient un cycle où c’est difficile de ralentir sans cesser la production, sans compromettre le succès de l’entreprise. La pandémie nous a forcé∙e∙s à ralentir : on avait prévu une saison littéraire de quatre ouvrages, mais on a dû réduire ça à deux ouvrages cette saison-ci et deux lors de la prochaine. Il y a toujours ce risque, une fois qu’on est dans l’engrenage, de voir ralentir la machine.

Isabelle Daunais  C’est ça que j’avais à l’esprit avec ma question, ce n’était pas la pertinence des maisons d’édition et de la diversité des voix mais bien cette fameuse mécanique et comment elle agit dans le sens de notre discussion.

AF         Et comment elle nous éloigne de ce qu’on voulait faire! La mécanique est presque plus forte que les objets qu’on y insère. J’ai été surpris de voir que vous avez près de 17 titres, c’est très important en deux ans! Florence, votre avis là-dessus?

FF          Merci pour cette question, c’est vraiment intéressant et j’avoue ne pas avoir de grande réponse à donner. J’y ai réfléchi sans jamais trouver de réponse, c’est tellement quelque chose de compliqué, ça m’habite le soir quand je n’arrive pas à dormir! Le milieu de l’édition au Québec, c’est très spécial. Il y a une part de cet engrenage qui est malsaine, on publie des livres sans cesse et puis… Je ne sais pas ce que j’en pense, et je ne sais pas quel rôle j’ai à jouer dans cette machine, mais je crois que c’est intéressant d’essayer de publier quelque chose, pas nécessairement qui soit différent, mais d’une manière différente. C’est essayer de voir quelles sont les possibilités quand on publie, les possibilités pour la vie d’un livre au Québec en 2020.

AF         Je suis curieux : est-ce que cette angoisse au moment de dormir, c’est celle, en créant des maisons d’édition ou des revues, d’ajouter des textes et des livres alors qu’il y en a déjà tellement? Est-ce qu’il y a une gêne, est-ce une question de pertinence, de désir?

FF          Je ne sais pas, c’est très pratique. Que faire avec tous les acteurs du monde littéraire qui sont présents mais peut-être pas nécessaires au fonctionnement du milieu du livre? Qu’est-ce qu’on fait avec la distribution, avec les librairies qui sont des endroits merveilleux pour des événements et pour acheter les livres? Qu’est-ce qu’on fait avec un éditeur dans un monde où il n’y a pratiquement aucun diplôme qui peut attester : « Je suis éditeur, j’ai la connaissance pour éditer un livre, pour le rendre publiable. » Qu’est-ce que c’est, un livre publiable? Ce sont beaucoup de questions, mais elles illustrent un peu ce que je tente d’exprimer.

AF         Qu’est-ce que Francis et Gabriel auraient à dire sur la question de madame Daunais, qui a beaucoup d’implications et qui met le doigt sur ce qui est presque un tabou dans le milieu littéraire : peut-être qu’il se publie trop de choses et qu’il y a une course effrénée vers la publication, ce qui peut desservir certaines pratiques?

GP         Mon expérience est différente car elle est avec une revue en ligne. À la différence d’un éditeur traditionnel, on pourrait théoriquement publier 2000 textes par année sans penser aux coûts de production ni aux subventions. Cependant, au départ, le but était de créer un espace pour des voix sous-représentées et des écritures expérimentales. La machine, on l’a sentie malgré tout au sens où, quand ça faisait longtemps qu’on avait publié un numéro, la pression se faisait sentir, notre boîte de réception était pleine. C’est aussi lié aux réseaux sociaux, car on recevait des messages Twitter à chaque semaine pour savoir si on acceptait déjà des textes pour le prochain numéro, on sentait cette pression de produire. On a donc publié énormément, puis à un moment on a senti que pour garder ce rythme-là, on avait tendance à publier des textes qu’on aimait, certes, mais on perdait de vue ce qu’on voulait accomplir au départ. Là, on a senti qu’on était tombé∙e∙s dans les engrenages de la surproduction. Ça n’a rien de mal en soi, on n’a rien publié qu’on n’aimait pas et je défendrai toujours tous nos textes, mais on a senti que cette pression faisait dévier notre projet de son objectif original.

              Pour les éditeurs, bien que je ne veuille pas parler à leur place, j’imagine qu’il y a ce problème où, du moment où on a une reconnaissance publique, critique et surtout commerciale, il doit il y avoir une pression de publier des livres qui vont se vendre, publier des auteur∙e∙s un peu plus connu∙e∙s qui voudraient publier chez nous. On l’a vécu, ça : on reçoit un texte d’un auteur américain assez connu et il y a un certain malaise à le refuser. On se dit que si la revue on est rendue assez grosse et intéressante pour qu’il nous envoie un texte, va-t-on vraiment le mettre de côté, même si ça correspond moins à ce qu’on cherche? C’est vraiment d’un point de vue éditorial qu’on a senti cette pression-là.

AF         Ce qui est passionnant, c’est que là se révèlent les rouages de ce qui crée le monstre, parce que le désir initial est tellement important et légitime. Ceux qui m’ont eu comme professeur le savent : chaque génération doit se créer ses espaces, c’est fondamental. Le paradoxe, c’est qu’une fois que l’espace est créé, il y a une forme de mécanique qui s’enclenche, quelque chose de systémique, où on ne publiera pas autant que ces gens qui voudraient tout publier tout le temps. Le goulot d’étranglement se resserre, et donc il y a le besoin de créer d’autres maisons, etc.

FD         Moi je ne travaille pas en édition du tout, je ne suis qu’un auteur encore peu publié – on commence où on commence! –, mais j’essaie de ne pas trop me poser la question de la production par rapport à mon écriture. D’un point de vue individuel, je pourrais constamment me demander si je veux vraiment ajouter un autre texte dans l’univers, si je devrais m’en tenir à une seule discipline au lieu d’être un éternel dilettante. Pour être en paix avec moi-même, je dois assumer la dilettante, mais en soi, pour ce qui est cette production, je ne sais pas quoi en dire.

AF         Merci aux quatre pour vos réponses, merci madame Daunais. Y aurait-il d’autres questions?

Marianne Ducharme  Je vous ai entendu∙e∙s parler, surtout Miruna, de la disparition du corps et d’en quoi le virtuel nous fait prendre conscience du nôtre. Hier, je lisais un passage d’À la recherche du temps perdu où le narrateur parle au téléphone avec sa grand-mère. C’était un de ses premiers contacts avec le téléphone et il arrivait aux mêmes conclusions : que le corps n’avait plus la même place. Est-ce que c’est un cliché, ou au contraire est-ce qu’on est toujours dans un rapport au corps qui est de l’oubli et du retour, où ce retour se manifeste par un régime du débordement?

MT       Je pense que j’ai en tête le passage de la Recherche en question, je n’y avais pas pensé du tout! C’est vrai qu’on n’est pas la première génération à constater que la présence du corps n’est pas évidente face aux nouvelles technologies, on a toujours peur qu’il s’estompe. Peut-être que c’est lié à mon parcours personnel, mais penser le corps en littérature n’est pas évident. C’est une activité qui a priori est très désincarnée : on peut jouer avec le langage et y être exposé∙e, sans passer par le corps, ou du moins très peu. On lit les mots, mais on oublie très vite ces yeux qui les lisent. On a l’impression qu’ils existent dans l’esprit et qu’il y a un flottement des idées quasi-platonicien. Ça a été très tardif pour moi, la découverte du corps en littérature, et comme c’est récent, ça m’a frappée en même temps que le virage numérique. Mon corps n’était plus sollicité, je ne touchais plus les gens que je rencontrais. Je suis une personne très tactile, donc ça a été une découverte difficile.

AF         Francis, pour vous avoir lu, on voit dans votre écriture que les corps sont présents, sont actifs, qu’ils font l’objet d’une réflexion. Comment recevez-vous la question de Marianne?

FD         Je trouve intéressant ce que Miruna vient de dire, car, dans un contexte de pandémie, on parle d’aliénation du corps ou de se sentir moins interpellé∙e par son activation. Selon moi, il peut il y avoir chez plusieurs l’effet contraire où, dans ce manque d’interpellation, on en arrive à une nouvelle connexion avec le corps : on y est plus confronté∙e, on a plus de temps et, d’un aspect plus charnel, on est avec soi constamment. On vit le manque, le désir d’autres corps. Ce sont des aspects importants de la pandémie et du virage numérique, mais c’est très personnel. Je serais presque curieux de savoir comment tout le monde ici a expérimenté son corps depuis les derniers mois!

AF         C’est passionnant ce que vous pointez du doigt, parce que parfois on s’arrête et on se dit que c’est justement pour sauver nos corps qu’on s’isole, en ce moment. Il y a une sorte de paradoxe entre santé mentale et protection de soi, et on se demande : « Qu’est-ce que je fais avec mon corps? Qu’est-ce que je lui impose comme discipline pour pouvoir tolérer tout ça? » Y aurait-il une dernière question dans l’assistance?

Étienne Poirier             Je reviens sur la question de la mesure, de la ligne plus ou moins claire qu’on ne se permet pas de dépasser. Vous traitez quand même de l’excès de façon formelle ou thématique dans vos propres ouvrages. Comment peut-on réconcilier cette mesure éthique qu’on s’impose avec le désir de représenter l’excès dans nos écrits?

FF          Au risque de me répéter, j’aime avoir un regard critique par rapport à mon opinion sur un texte et m’informer sur les limites sociales qui peuvent s’appliquer à celui-ci. Qu’est-ce qui est acceptable? Quelles sont les discussions en cours dans les milieux que je fréquente? Quelles sont mes propres limites par rapport à ça? Qu’est-ce que j’aime, parce que ça aussi c’est une limite, en tant qu’éditrice? Est-ce que le texte est objectif ou subjectif? Bref, je regarde tout ça pour essayer d’évaluer quels seront les débordements entraînés par le texte, autant à l’externe qu’à l’intérieur de soi.

FD         La réconciliation est impossible. Je comprends ce que Florence amène, mais je suis aussi en faveur de pousser la limite du confort. À quel point, là est la question. Dans ma pratique, je ne joue pas dans les lignes fines de l’appropriation culturelle, du racisme ou de la misogynie, ce ne sont pas des questions que je me pose avant, pendant ou après l’écriture. Je suis beaucoup dans l’ego, donc je sais que si je manipule un corps, c’est le mien. C’est moins risqué. Ensuite, je m’interroge sur ce qui, pour moi, n’est pas un trigger, mais qui pourrait l’être pour quelqu’un d’autre : je dois quand même le respecter, mais à quel point? Dans ce que je suis en train de mettre à l’écrit, qui est peut-être d’une certaine violence, est-ce que ça vaut la peine de penser à l’autre? Pourrait-il y avoir un débat sur le pointillé? Je me situe comme ça dans ces questions auxquelles je n’ai pas vraiment – et sur lesquelles j’ai l’impression de ne pas avoir besoin – de réponses… J’ai bien hâte de me faire cancel pour la première fois!

AF         Be careful what you wish for! Miruna?

MT        Je vais commencer par reformuler la question de la façon dont je l’ai comprise. Il y a un paradoxe dans nos discours : tout le monde s’entend pour dire que l’excès est une question de point de vue et de normes établies par la société, mais il y a aussi quelque chose qu’on définit qui serait un excès sans point de vue, un excès objectif.  Je crois que c’est différent dans ma pratique d’écriture et dans mon rôle d’éditrice. En tant qu’éditrice, l’excès c’est une prise de risque : on peut faire un mauvais choix, mais le faire selon une réflexion et un système de valeurs qui se tiennent. Ça nous expose à de potentielles conséquences sur nos finances ou sur notre réputation, mais ce sont les rouages de la production. En tant qu’autrice, par contre, ce qui est au cœur de la problématique, c’est l’empathie. Il faut avoir de l’empathie envers les personnes qui vont nous lire et envers les gens et les enjeux dont on parle. Si cette empathie est manquante, c’est là qu’il y a un problème dans le processus de création. C’est pour moi le cœur de cette réflexion : est-ce qu’on pense aux autres en écrivant?

AF         Vous placez les choses sur des étages distincts, et c’est pertinent. Nous sommes nous-mêmes, mais nous sommes aussi autrui. Étant autrui, ce ne sont pas les mêmes personnes que l’on mobilise selon le contexte et c’est pour ça que la question de l’auto-censure, qu’on nous annonce comme un terrible péril, j’y crois plus ou moins quand on parle d’écriture. Si on veut vraiment faire parler ce qui doit parler, ça va surgir. Gabriel, le mot de la fin?

GP         Je vais rebondir sur ce que Miruna dit à propos de l’empathie. Je crois que si on parle de notre propre identité, il n’y a pas de limites. On peut aller beaucoup plus loin que lorsqu’on se confronte à l’autre ou qu’on est dans le rôle de l’éditeur. Il faut alors poser un regard critique sur sa propre pratique comme on le poserait sur celle de quelqu’un d’autre. Il faut se demander si son rapport à l’autre est empli de bienveillance et d’écoute, ou s’il est dans la reconduction de préjugés et de violences. Francis parlait de malmener son propre corps dans l’écriture ; si on tombe dans la manipulation des discours ou des corps des autres, surtout si on parle de groupes déjà marginalisés, c’est là qu’il y a un problème. C’est là l’équilibre entre les deux, entre l’excès et la retenue : s’assurer qu’il y ait toujours une démarche éthique et autocritique qui se cache dans notre pratique, pour éviter des excès qui heurteraient les autres gratuitement dans des débats qui ne nous concernent même pas. C’est éviter d’utiliser des débats sociaux pour nourrir notre pratique alors qu’on aurait pu les aborder de façon plus externe en incluant les voix des personnes concernées.

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Le comité éditorial de Verbatim tient à remercier les participant∙e∙s de cette table ronde pour leur enthousiasme et leur collaboration, et le Département des littératures de langue française, de traduction et de création (DLTC) et L’ADELFIES pour leur soutien dans l’organisation de cet événement.

Transcription de l’entretien par Juliette Beeson